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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 18:08

La question des données personnelles, de l’identité numérique, et in fine de la (e)réputation, crée encore de vifs débats en France. Entre les tenants d’un web lessivable à souhait, les partisans d’une régulation plus forte, et les vendeurs d’identités numériques « propres et maitrisées », ces débats n’ont pas fini d’étonner par les multiples propositions contradictoires ainsi générées. Plus que la proposition de moyen d’agir, je vous propose ici quelques réflexions sur un possible nouveau regard sur cette question de la mise en scène de soi sur les territoires numériques.

 

Si je parle de « mise en scène de soi », c’est bien entendu en référence au sociologue Erving Goffman. Dont je suis loin d’être un spécialiste, ainsi que sur les questions de dispositifs identitaires en ligne, contrairement à des chercheurs de mes connaissances comme Julien Pierre (dont je vous invite d’ailleurs à lire la très bonne –et conséquente- thèse de Doctorat sur ces sujets).

 

Mais les travaux de Goffman me semblent aujourd’hui encore éclairants sur ces questions. Et plus précisément, au vu du récent débat dans l’émission 14h42 animée par J-M Manach sur Arrêt sur Images. Dans cette émission, questionnant les futures lois concernant le « droit à l’oubli » et les prérogatives de la CNIL à ce sujet, Mme X était invitée à s’exprimer sur son cas.

Pour faire court, Mme X, ancienne syndicaliste s’étant exprimée dans les médias pour défendre les droits de ses collègues de l’époque, est aujourd’hui en difficulté pour retrouver du travail : lorsque l’on tape son nom sur Google, certaines de ses interviews « remontent à la surface », lui portant ainsi préjudice. Un « cas d’-réputation » classique en somme… Ce qui est intéressant ici, ce n’est pas tant le fait que Mme X n’assume pas/plus ses actions passées (ce qui ne semble pas le cas), mais que l’agencement de ce dit passé se retrouve en contradiction avec la mise en scène de soi actuelle qu’elle souhaite faire.

 

Mise en scène de soi théorisée par Goffman donc, pour qui (de manière très très schématique –mes excuses aux sociologues) la vie sociale peut être appréhendée comme une scène de théâtre, avec ses acteurs, ses coulisses, éléments de décors, etc. L’Homme est alors acteur de sa vie et de sa propre identité, développant une « face » (que des auteurs comme Gloria Origgi rattachent à la construction de la réputation), généralement positive, jouant sur ses interactions avec les autres (ou lui permettant a minima d’interagir). Mais l’individu est aussi porteur de « stigmates » venant contraindre/limiter/empêcher ces interactions…

 

Bref, tout ce propos introductif pour présenter l’analogie que je propose dans ce petit billet de réflexion :

==> L’identité numérique (la présence plus largement) peut être vue comme la « face », venant favoriser les interactions en ligne ou non

==> Les stigmates sont alors les indicateurs réputationnels attachés à cette présence : commentaires, notes, avis, opinions, etc.

==> Les moteurs et les plates-formes web devenant le théâtre de nos vies numériques, dans lequel s’agencent et se mémorisent les données venant participer au développement (ou à la gestion) de notre face numérique, et de nos stigmates.

 

 

La question n’est pas (seulement) celle de la donnée, mais du contexte… algorithmique

 

Lorsque l’on traite du droit à l’oubli, l’on se concentre sur la question des données, et spécialement la CNIL. Si effectivement se demander où vont nos données personnelles, qui les traitent, les diffusent, les commercialisent, etc. est légitime et nécessaire, il me semble que ces débats englobent des notions bien différentes.

Dans le cas de Mme X, et plus généralement lorsque l’on traite d’e-réputation, la question est moins celle de la donnée que du contexte dans lequel elle circule. La donnée devient information par sa mise en contexte, et sur le web ce contexte dépend principalement des algorithmes qui en délimitent les contours.

 

Sur Google, par exemple, ce n’est pas tant le fait qu’un nom soit cité dans un contexte défini qui peut poser problème, que l’agencement qui est fait de cette donnée nominative, sa mise en visibilité, sa mise en relation avec d’autres informations ou contenus. Mme X a été syndicaliste : c’est un fait qui est donné. Mais Mme X ne souhaite pas que les informations participant aux interactions futures avec d’autres individus se résument à ce seul fait. Sa personnalité est plus complexe et, surtout, la « face » qu’elle souhaite mettre en avant ne doit pas contenir cette seule information. L’algorithme de Google devient alors producteur de stigmates, de sceaux de désapprobations pour les milieux professionnels dans lesquels elle souhaite s’insérer.

 

Il me semble alors bien péremptoire de parler de suppression (les nettoyeurs) ou d’oubli : ce que l’on souhaite ne pas voir n’est pas tant une donnée, que le contexte dans lequel elle se porte à voir. Et le « problème » est alors que ce contexte est totalement indépendant de tout individu (on ne peut désigner quelqu’un chez Google par exemple), et qu’il repose sur un concept plutôt abstrait pour le commun des mortels : l’algorithme. Ici, ce PageRank se transformant petit à petit en AuthorRank et qui régit (tout du moins en France) notre « face » numérique. Algorithme qui trace les contours de ce que les autres voient de nous, de ce qui est visible au sens d’accessible autant que de ce qui nous participe à la perception (et in fine au jugement et à l’évaluation) que les autres ont de nous.

 

Algorithme enfin, qui participe à l’in-formation, au passage de la donnée (calculable) au renseignement, puis du renseignement à l’information. Questionnant alors l’autorité de ces dits algorithmes : quelle légitimité pour informer, pour contextualiser mathématiquement un ensemble de données et les rendre ainsi accessible au plus grand nombre ?

 

 

Oublier le personnal branding : vous n’êtes pas une marque mais un document

 

Notre mise en scène de soi sur le web, le développement de notre identité narrative numérique, devient alors une mise en scène algorithmique : l’on donne aux plates-formes et dispositifs web (intentionnellement ou non, par défaut ou non) les données venant participer au développement de notre « face » et de nos stigmates (notre réputation pour faire court).

Au-delà de la question d’une quelconque législation (j’y reviens ensuite), il est plus que courant de lire des discours sur le développement d’une identité numérique « maitrisée » passant notamment par la production de contenus visant à « noyer » le cas échéants les résultats (car au final c’est bien de cela qu’il s’agit : les résultats d’une computation) formant des stigmates.

 

Comme le souligne si bien Olivier Ertzscheid, l’homme est devenu (sur le web) un document comme les autres. Vous pourrez produire autant de blogs, de tweets ou de profils que vous le souhaitez, l’important sera le traitement (algorithmique) qui en sera fait. Comme un document, vous serez redocumentarisés : vos propos seront remixés, modifiés, mis dans d’autres contextes. Comme un document vous serez indexés : les sources informant sur vous-même seront mémorisées, mises en visibilité ou au contraire oubliées sans que vous en ayez une quelconque maitrise. Comme un document vos profils se verront attribuer des métadonnées et autres indicateurs participant à son indexation (like, RTs, étoiles, commentaires, etc.). Métadonnées parfois attribuées de manière pulsionnelles (comme le like de Facebook) et qui participeront activement à l’industrie de la recommandation, devenu principal moteur économique de nombreuses plates-formes. Recommandations qui, par un principe de « bulles » et de « graphes affinitaires » auront de grande chance de s’adresser aux personnes les plus proches de vous, et pour lesquels votre « face » est la plus importante (puisque que ce sont celles avec qui vous souhaitez interagir).

Etc, etc. Il est donc moins question de marque, que de marqueurs. Et surtout, il n’est pas question de maitrise…

 

Comme pour toute gestion de l’information, parler de « maitrise » est une illusion totale. Tout d’abord car il ne s’agit pas d’une seule information, mais d’informations au sens parfois différents en fonction des multiples contextes de traitement des données venant les former. Et qui plus est quand, ici, ce n’est pas tant l’information finale qu’il conviendrait de maitriser mais les contextes dans lesquels ces données sont traitées, et par extension les algorithmes qui produisent ce traitement et cette mise en contexte…

 

 

De la mise en scène à la mise en chiffre, du droit à l’oubli au droit au calcul

 

Vous ne pourrez jamais être « dans la tête » de quelqu’un lisant des informations vous concernant. Vous pourrez cependant essayer de vous mettre « à sa place ». Pour cela, il convient alors de prendre le prisme par lequel il accède aux informations vous concernant. Et ce prisme est celui du numérique, de la « mise en chiffre », de la grammatisation de votre agir et des renseignements produits par d‘autre à votre encontre. Ce calcul qui est, encore une fois, produit par des algorithmes dont vous connaissez peu de choses…

Les propositions faites par la CNIL à ce propos me semblent alors illusoires (voire inquiétantes lorsqu’elles laissent sentir un parfum de « régulation » qui, à l’heure d’un Internet bientôt « régulé » par le CSA, peut –mais pas obligatoirement- se transformer en une forme de censure). Désindexer les données des moteurs ? Difficilement applicable, et surtout très limitatif (les moteurs indexant surtout la « surface du web »). Permettre l’effacement pur et simple ? Dangereux pour notre mémoire collective à long terme (et arbitraire). Créer des archives non-indexées ? Intéressant, mais complexe tant l’unicité des documents numériques est difficile à reconstituer, et le remix la règle (met-on de côté les données « originelles », leur remix, les informations qui en sont issues explicitement ou non ?).

 

Plutôt que d’agir après coup, il parait intéressant de réfléchir à une approche proactive de la mise en scène de soi sur le web. Par analogie documentaire, plutôt que de vouloir demander le retrait d’un livre (i.e. traces/données personnelles) d’un rayonnage (Google, RSN, etc.), ne vaut mieux-t-il pas réfléchir à l’avance à comment celui-ci va être indexé afin de gérer son emplacement, sa visibilité, son accessibilité, etc. ? Pourquoi ne pas permettre à l’internaute la projection, le droit à (par avance) comprendre et circonscrire le calcul qui sera fait de ses traces, la manière dont les données le concernant seront mises en contexte par les algorithmes des plates-formes ?

Je suis (surement) utopiste, et je présume que toute simulation potentielle proposée par les plates-formes parait illusoire (même si surement déjà essayée). Demander, par exemple, à Facebook de proposer dans ce paramètres de confidentialité quelles données seront computées ou non, ou comment le seront-elles (par exemple : qui va voir tel statut dans sa timeline et dans quel contexte ?), parait aussi difficile à mettre en place que la désindexation…

 

Mais, par contre, l’éducation non plus seulement à la culture de l’information (qui n’existe pas réellement encore, hein), mais réellement à celle du numérique, et par extension des dispositifs automatiques de traitement des données et des algorithmes, est un pari qui ne me semble pas impossible à réaliser. Par expérience personnelle, avoir travailler avec de nombreux spécialistes du SEO (sans pour autant prétendre à leur niveau technique) m’a permis de mieux appréhender le fonctionnement des algorithmes des moteurs et leurs mécanismes de hiérarchisation et de mémorisation. A l’heure où des cours de « science du numérique » (approche très technicienne) s’ouvrent dans les lycées, de même que des cours d’intelligence économique, pourquoi ne pas lancer de vrai campagne de sensibilisation et de formation allant au-delà de ce que font actuellement des organismes comme e-Enfance et autre DCRI (« peur, peur, attention danger, faisez gaffe aux internets) ?

 

 

Au final…

 

Voilà pour ces quelques réflexions, qui n’apportent peut-être rien de neuf, mais qui visent principalement à circonscrire deux problématiques : les données personnelles et la mise en scène de soi sur le web.

Quel lien entre ces deux questions ? Les algorithmes.

 

Couvrir les deux problématiques ne revient pas à penser « suppression des données pour favoriser le développement d’une face numérique maitrisée ». A l’heure du « quantified self » où l’on présente le calcul des données personnelles comme un moyen de s’améliorer ou optimiser ses tâches, pourquoi ne pas offrir l’occasion à chaque internaute de définir le contexte dans lequel ils s’expriment et interagissent, en plus des nécessaires règles de « privacy » et en leur donnant les moyens de projeter leur « face numérique » par le prisme des algorithmes ?

 

Et pour faire court, je peux résumer le tout ainsi : pourquoi parler de données personnelles quand la problématique ressortant couramment (cf. Mme X) est celle de l’information participant au développement d’une réputation ? Et que ces informations sont liées au contexte algorithmique de nos mises en scène numériques ? La confusion dans certains discours montre que de nombreuses réflexions restent à développer…

 

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Published by Camille A - dans Rayon Etonnement
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commentaires

Nicolas Nguyen 26/11/2013 09:05

Bonjour.
L'article est très intéressant.
La mise en scène de soi peut en effet être une illustration simple à comprendre lorsqu'on parle de gérer son e-réputation. C'est un concept déjà bien acquis lorsqu'il s'agit de passer un entretien ou d'écrire une lettre de motivation.

Nombre d'articles traitent des problématiques engendrer par l'e-réputation, ou encore des moyens pour la surveiller, peu d'articles "éduquent" sur de bonnes pratiques. Il me semble important que de plus en plus d'acteurs importants (éducation, recrutement, etc) évangélisent de réelles 'guidelines' (car elles existent) pour se mettre en scène sur Internet, tout comme on le fait déjà sur papier ou à l'oral dans un cadre professionnel. Avec l'importance grandissante de l'e-réputation, il est important que chaque personne soit éduqué à l'écosystème web (moteurs de recherche, plateformes web 2.0, forums, etc), et aux bonnes pratiques sur celui-ci.

Pour les personnes physiques, l'enjeux doit être simple : il ne doit pas y avoir de décalage d'image "publique" avec votre double numérique.

zeboute 28/09/2013 11:56

Bonjour,
La référence à Goffman est intéressante.
Le théâtre de la vie, plutôt dans une sphère d'intéractions physique peut elle être cependant ajustable à une sphère numérique, où je n'ai aucune intéraction, aucune maîtrise ?
Article qui propose réflexion !
Sur Goffman, pour approfondir la "mise en scène de la vie", j'ai un petit billet qui synthétise :
http://zeboute.wordpress.com/2013/08/15/communication-theatre-goffman-sociologie/

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